Dimanche 6 avril 2008

Derrière l'image de la "ville sainte" éternellement en conflit, Jérusalem cache une vie nocturne surprenante. Pendant la nuit la cité  change de visage pour devenir la capitale de la scène alternative israélienne. Une population composée de pratiquants, laïques, arabes et juifs, qui ont du mal à se côtoyer pendant le jour. Lorsque le soleil se couche, sous l'effet de l'alcool et des drogues les barrières disparaissent et les langues se délie nt.
"A Jérusalem la vie est rythmée par les attentats à la bombe, on n'est pas sûre d'être vivant  demain, alors les jeunes ont la rage de vivre"


Vendredi soir, le soleil se couche sur les murailles de la ville et de longs cortèges de familles religieuses habillées de leurs plus beaux vêtements pour le  Shabbat se dirigent vers le Kotel. Au même moment les basses d'une musique électronique hard-core résonnent dans toute la rue Yafo, l'artère principale du centre ville. Il y a une fête sur le toit d'un immeuble. Yaëlle nous entraine dans une cage d'escalier complètement délabrée. D'en haut  on aperçoit toute la ville, une centaine de bières ont déjà été vidées. Cette fête d'anniversaire a commencé à 16 heures avec un barbecue, il ne reste que des fonds de bouteilles de whisky et de vodka bon marché. Il est à peine 22 h00, la foule est déjà ivre et des joints continuent de circuler. La police viendra d'un moment à l'autre pour tapage nocturne, "Comme d'habitude, on se cotisera pour payer la contravention de 1000 shequels (185 euros). Une fois qu'ils seront partis on remettra la musique à fond! Qu'ils aillent se faire voir ces connards!" s'exclame Moti,  l'organisateur de la fête. Quelques heures plus tard, un petit groupe aux yeux dilatés continu à danser sur le toit. "A Jérusalem la vie est rythmée par les attentats à la bombe, on n'est pas sûre d'être vivant demain, alors les jeunes ont la rages de vivre" nous confie Léa, la mère de Moti elle aussi invitée à la fête. Cette femme de 60 ans qui semble sortir tout droit de Woodstock n'a pas du tout l'air choquée par les quantités de drogues et d'alcool consommées ici.  D'après de récentes études menées par les Autorités israéliennes de lutte contre la drogue, plus de 35% de la population Israélienne âgée  de 18 à 30 ans fume régulièrement de la marijuana ou du haschisch (juifs et arabes confondus). L'extasie arrive en deuxième position, la coke quant à elle est consommée régulièrement par plus de 20 000 israéliens. Un nouveau phénomène est apparu il y a quelques années:   les drogues vendues à l'épicerie, sous couvert d'"énergisant". Ces substances ressemblant fortement à l'extasie sont interdites à la vente libre par le Ministère de la santé israélien au bout de quelques mois et reviennent régulièrement sur le marché  sous des noms différents. Yaëlle nous alpague, DJ Paul Spark d'Amsterdam joue ce soir  à l'Haoman 17, "une soirée à ne pas rater" dit-elle.

"C'est la plus grande discothèque du Proche Orient, les clubbers viennent même de Tel-Aviv pour les soirées spéciales"

Contrairement à Tel-Aviv, "capitale nationale de la fête",  les lieux débridés de Jérusalem sont plus discrets, il faut les  connaitre pour les trouver. Cette ville peut sembler complètement morte d'apparence après 21 heures si on n'emprunte pas les bonnes rues au bon moment. A quelques minutes en taxi, la nuit est encore plus bruyante dans la rue Haoman au fin fond de la zone industrielle de Jérusalem. C'est ici que se trouvent les boîtes de nuit "branchées" de la ville. Devant la porte de l'Haoman 17, un petit groupe de gens attend. Une jeune femme entourée de cerbères vigilants filtre les entrées de ce club très à la mode.  Des DJ du monde entier s'y produisent. A l'intérieur on danse et on s'embrasse frénétiquement. La foule hurle, applaudit, la plupart sont des jeunes entre 2o et 30, ans, tout le monde est "en transe". Des serveuses magnifiques s’affairent derrière le bar et 4 danseuses se trémoussent presque  nues sur des podiums. Des couples disparaissent dans les toilettes. On sort par le jardin, c'est là qu'ont lieu les célèbres afters de l'Haoman qui commencent le  samedi matin pour se terminer en fin d'après-midi. "C'est la plus grande discothèque du Proche Orient, les clubbers viennent même de Tel-Aviv pour les soirées spéciales" annonce fièrement Yaëlle. Cette architecte de 30 ans  est une irréductible de Jérusalem. Comme beaucoup de jeunes laïques de la ville, elle aussi a essayé de faire son trou à Tel-Aviv, elle a tenu le coup deux ans. "Les Tel-Aviviens sont trop superficiels, les mecs ne pensent qu'à vous sauter.  Tel-Aviv, c'est comme les Etats-Unis, chacun vit dans son propre ghetto. Ici au moins les différents groupes socioculturels se mélangent, surtout la nuit tu ne sais jamais sur qui tu vas tomber, c'est très excitant…"ajoute-telle le regard lumineux.

« Dans ce lieu plus rien n'a d'importance, on peut être arabe, juif, religieux, laïque, gaye ou hétéro, personne ne vous observe bizarrement »

Il est 4 heures, mais les nuits sont longues à Jérusalem. Retour dans le quartier du centre ville, sur la place de  Sion, une voiture blindée et 4 soldats de Tsahal observent la foule. On aurait presque oublié qu'il y a eu plus de 8 attentats entre 2001 et 2007  dans ce quartier. Sur le chemin une ribambelle de bars clinquants contraste avec les façades en pierre blanche des ruelles piétonnes de  Jérusalem. Des tables débordent sur la chaussée où des jeunes qui semblent n'avoir pas plus de 18 ans sirotent encore des "vodkas red-bull". Parmi eux des soldats et soldates israéliennes en permission, reconnaissables grâce à leur fusil dont ils n'ont pas le droit de se séparer pendant toute la durée du service militaire obligatoire qui dure 3 ans pour les garçons et 2 ans pour les filles.  En route pour le  Sira, cet endroit anciennement appelé Diwan, a été fondé par un couple mixte arabo-juif dans les années 90, c'est le fief de la culture alternative de Jérusalem. On y trouve tous les paumés de la nuit, même des religieux vêtus de noirs  avec papillotes et kippas, qui semblent s'être échappé pour quelques heures des quartiers religieux de la ville. Chaque jour un style de musique différent, il y en a pour tous les goûts. Dans ce lieu plus rien n'a d'importance, on peut être arabe, juif, religieux, laïque, gaye ou hétéro, personne ne vous observe bizarrement. Dans la cour dehors des oiseaux de nuit fument librement des joints sous les yeux du videur. Moussa, est un arabe israélien qui mixe lors des soirées de la Pacothèque, un label qui organise des "soirées électro" clandestines dans des hangars désaffectés ou des maisons abandonnées. "Il n'est pas rare au Sira de croiser des jeunes israéliens débattant de la légitimité de l'existence de l'état Hébreu avec un  groupe d'arabes de Jérusalem Est. Ces moments là n'arrivent qu'ici, vous ne verrez ça dans aucune des milliers de conférences pour la paix organisées par l'ONU" raconte-t-il.  La fumée nous empêche de respirer et  la musique expérimentale crachée par d'énormes baffles devient un peu oppressante.  Dehors, le soleil pointe, des juifs orthodoxes passent sans nous voir,  un livre de prière sous le bras. On suit Yaëlle et Moussa,  il est l'heure de trouver une "after"...

 

Par Helene Machline - Publié dans : Sociétés
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